dimanche 1 septembre 2013

Galliano without the PR Drama



Après ses frasques récentes dont le comble fut la vidéo des invectives anti-sémites en état d'ébriété à la terasse d'un café parisien qui lui valut son licenciement de la maison Dior, 6 000 euros d'amendes et une cure de désintoxication, John Galliano nous revient deux ans plus tard, s'il faut croire l'interview accordé au magazine Vanity Fair, sobre et rasséréné. Ce sombre épisode dans la carrière du styliste anglais m'a toujours paru étrange, voire dépassait l'entendement. Je me rappelle être restée estomaqué devant tant d'insanités. Un fils d'immigrants espagnols, ayant souffert toute sa jeunesse de son homosexualité et de sa sensibilité à fleur de peau, ayant grandi dans un quartier du sud de Londres où toutes les ethnies étaient rassemblées et dont l'âme soeur, rencontrée lorsqu'il était au Central Saint Martin's School of Art and Design, était d'origine juive, ce camelot flamboyant qui n'a pas hésité à faire monter sur les podiums, tel Jean-Paul Gaultier, des mannequins défiant les prescriptions normatives de la mode contemporaine, crachait aujourd'hui un flot d'aberrations enfiellées aussi abérrantes qu'incompréhensibles. On ne saura peut-être jamais ce qui a poussé Galliano à bout. Le styliste lui-même, plein de remords, s'en explique difficilement. Ce qui est certain c'est que pendant deux ans, celui-ci a tenté par tous les moyens de réparer sa faute, rencontrant des leaders de la communauté juive, fréquentant des synagogues et se documentant sur l'histoire juive et sur l'Holocauste en lisant le journal de Primo Levi notamment. 

Jonathan Newhouse, PDG de Condé Nast et relation professionelle de Galliano, l'a beaucoup soutenu lors de sa traversée du désert : "Commençons avec le fait que l'homme qu'on voit dans cette vidéo souffre d'une dépendance aigue, d'une maladie reconnue comme telle par l'association médicale américaine et qui altère les fonctions cognitives. Pendant deux ans, John a eu le courage d'entamer sa guérison et de se confronter honnêtement aux problèmes moraux qui firent surface lorsqu'il était sous l'emprise de sa maladie. Il a déjà fait le plus difficile, il est allé aux réunions, il a lu les livres, il a rencontré des leaders juifs. Il a été infatigable dans sa quête de faire amende honorable. Dans les affres de la maladie et du désespoir, au trente-sixième dessous, il a eu recours à une raillerie raciste de cour d'école. Doit-il continuer à payer le prix fort de cette erreur pendant le restant de ses jours ? J'ai demandé au rabbin en chef de la Grande-Bretagne ce que je devais faire de John. Il m'a répondu que si quelqu'un commet un méfait et souhaite sincèrement se racheter, il est de notre devoir de lui faire bon accueil. Mon objectif n'est pas son comportement moral mais le mien. Une personne pour laquelle je me soucie était perdue, malade et en difficuté. Quel genre d'ami serais-je si je lui tournais le dos ?"

On pardonnera ou non à Galliano cet écart qui entâchera à jamais son nom. S'il est vrai qu'on se doit de combattre toute forme de racisme et d'intolérance, ne soyons pas dupes non plus de notre zèle. Galliano n'a pas l'étoffe d'un anti-sémite convaincu et endurci. Il dit aujourd'hui comprendre le suicide d'Alexander McQueen, son ancien rival et successeur chez Givenchy. Des esprits créatifs qu'on trait à longueur d'année, la solitude du perfectionniste, la béquille pharmaceutique et éthylique pour tenter de tout surmonter... ce n'est pas une vie. Il est étonnant de constater à quel point les carrières de ces deux hommes se frôlent dans leurs similarités. Ironie cruelle, l'un a terminé "six pieds sous terre" et l'autre "à l'asile".

Galliano restera malgré tout un virtuose de la couture. Ses vêtements ne naissent pas du néant, ils possèdent une intrigue historique, une trame narrative. Son amie et collaboratrice de longue date, Amanda Harlech, parle d'un "récit tissé dans l'étoffe elle-même". Le styliste crée avec l'image d'une femme bien spécifique en tête - un personnage tiré de l'histoire culturelle ou de l'Histoire avec un H majuscule, de tableaux ou tout bonnement de son inépuisable imagination. Les mannequins sont dans l'obligation d'incarner un rôle, de donner vie, le temps d'un tour de piste à la robe et à l'héroïne qui l'a inspiré. Ça marche ou ça foire... voir la collection hiver 2000 baptisée "clocharde".

Galliano joue avec la coupe et l'assemblage du vêtement - expérimentations débutées lorsqu'il était à Central Saint Martins et travaillait à temps partiel en tant qu'habilleur au National Theatre de Londres. Il maîtrise rapidement la coupe en biais qui devient sa marque de fabrique. Coupées dans des crêpes de satin en soie, ses robes adhèrent aux corps de ses porteuses et moulent les formes.

Cette robe, réalisée dans un lourd crêpe de satin en soie noir signé Balenciaga et doublé d'un crêpe de Chine de soie noir Balenciaga lui aussi, arbore des petites manches ballon, des plis fait main au niveau de la poitrine, une incrustation en tulle de soie noire ancienne au corsage et une coupe trapèze en biais qui épouse le corps. Le patron n°1978, publié par Vogue en 1997 est issu de la collection Galliano pour Givenchy Couture automne/hiver 1996. Galliano ne produira que quatre collections pour la maison Givenchy avant de partir chez Dior. Ces patrons sont donc et à juste titre, très prisés. La robe taille empire et longueur ras du sol, rappelle l'une des "Trois Grâces" du  Directoire, ces "reines" habillées "à la grecque" - l'impératrice Joséphine, Madame Tallien ou Juliette Récamier réclinant dans une pose alanguie sur une chaise étrusque.


L'assemblage de la robe, du moins, l'assemblage du corsage, suit une méthode de montage de la fin du 18e siècle. Les différentes pièces de la robe sont montées et la doublure dont les bords sont préalablement terminés vient ensuite s'encastrer à l'intérieur de celle-ci avec des points invisibles faits à la main. Aucune tension ne vient s'exercer sur les coutures de la doublure car celle-ci ne fait qu'étreindre et soutenir les formes des différentes parties du corsage.




L'histoire de la mode et du vêtement tient une place importante dans la création de Galliano et les femmes élégantes du passé à caractère bien trempé figurent au premier plan de son oeuvre. Mais n'étant pas l'esclave d'un concept unique, Galliano réussit à marier avec un brio tout à fait post-moderne des traits, des cultures, des époques, des idées et une iconographie variés qui parlent à un public contemporain. Renouant avec la tradition de la haute couture du début du vingtième siècle, c'est-à-dire rare, précieuse, éblouissante et faisant fi des exigences de commercialisation et de fonctionnalisme dictées par le marché, les créations de Galliano semblent être en décalage avec le commerce de la mode, impraticables en ce bas monde du survêt' et du rendement. Nul autre que lui ne sait interpréter la splendeur d'époques révolues, répercutant, par son goût exacerbé de la théâtralité tout l'enthousiasme et la folie des couturiers d'antan.

Son mea culpa fait, on peut souhaiter que le couturier regagne vite le chemin des ateliers, et que malgré son statut un peu paria, il puisse toujours nous faire rêver avec sa mode de contes de fées. N'en déplaise à ces éditrices sainte-nitouches qui ne voient chez lui que des "moments de mode à ne plus savoir où se mettre et où les professionnels préféreraient se cacher sous leurs chaises plaquées or en espérant que ces vêtements gênants - dont le thème semblait être Jane Austen va à Marrakech - disparaissent tout à fait." (New York Times, 14 octobre 1996)

Et parce que j'aime les suites et les histoires qui finissent bien... une prochaine version en tulle ou en mousseline de soie entièrement brodée main suivra... pharaonique entreprise !

















10 commentaires:

  1. Spectacular dress. Love the neckline!

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  2. Quel plaisir j'ai pris à lire tout ce post! J'en aurais presque oublié les photos, que j'ai regardées deux fois plutôt qu'une. Bravo: pour l'exécution impeccable, pour ton port de cette robe magnifique et pour ton amour incommensurable de la couture.

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  3. whaou! magnifique, bravo. bonne continuation :)

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  4. Whaouhh!!! Ta réalisation est à tomber!! Magnifique!!

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