jeudi 26 mars 2015

Noces d'étain

La Rochefoucauld écrivait dans ses Maximes et réflexions diverses,

"Quelles personnes auraient commencé de s'aimer 
si elles s'étaient vues d'abord comme on se voit dans la suite des années ?"

Et si on inversait la maxime, à la manière de Camille Laurens,

"Mais quelles personnes aussi se pourraient séparer, 
si elles se revoyaient comme on s'est vu la première fois ?"

Le manteau est celui de ma mère, acheté à Londres pendant les années 60, c'est celui qu'elle portait le jour de son arrivée au Canada. Je l'ai porté le jour de mon mariage, histoire de renouer avec le poème des "Quatre quelque chose" - la vieille comptine anglo-saxonne pour jeunes mariées : "Something old (continuité), something new (optimisme), something borrowed (fertilité), something blue (protection contre le mauvais oeil) and a silver sixpence in her shoe (fortune et bonne chance)". [Quelque chose de vieux, quelque chose de neuf, quelque chose d'emprunté, quelque chose de bleu et une pièce d'argent de six pence dans sa chaussure.]

Tout ça s'inscrit dans un macro-discours sur l'objet en tant que manifestation physique de nos idiosyncrasies individuelles, de nos manières d'interpréter le monde, des valeurs de notre environnement social au sens large, de notre héritage culturel, de nos sensibilités humaines. Le vêtement manifeste le désir de nous différencier d'un corps social nommé et la volonté de nous identifier à ce même corps. Le vêtement comme tapis roulant de sens qui noue des liens entre nous, les autres, la société, entre les émotions du passé et celles du présent.

lundi 16 mars 2015

Craftivism



"Craft is hands-on, resource-based and practical. It has a visceral connection with materials and the way they are shaped into forms for display or use. It involves the actual doing of something rather than merely the experience of resources, for its active, hands-on quality, for the value it places on lived, grounded experience and emotional satisfaction - craft supports many sustainability values. (...)


Highly developed craft skills can be seen to support democratic ideals, for their potential is distributed widely among us all rather than attributed only to those with wealth or privilege. Crafting garments employs hands in combination with materials and machines. Here it is what you do - that is, technique, honed by years of experience - not who you are or how much technology you can access, that plays a defining role. Further, craft production can be seen to convey a sense of restraint in consumption, a speed limit and volume cap, for after all, you can only consume as much, and as fast, as the craftsperson can produce. Craft can, perhaps covertly, even imply further restrictions. It can suggest that we produce just enough for our own personal consumption (and in so doing opt out of the corporate, industrial model); or produce as a protest against, say, poor treatment of garment workers and degrading environmental quality, because it allows us to control more closely production conditions and material provenance.


In all of these contexts, craft is clearly political. It is an expression of production values, power relations, decision-making and pragmatism. Its sharp political edge is felt perhaps most distinctly in needlecraft's changed role in women's lives over the past 50 years. As recently as two generations ago, knitting, embroidery and dressmaking were part of women's domestic duties and household obligations, keeping females' "idle hands busy". By contrast, in the past decade, vastly different socio-cultural, labour and material conditions have seen needlecraft reclaimed by women as liberating feminist action rather than as subjugating work. It has been recovered as a practical, satisfying, expressive and creative act in and of itself. It is now sometimes referred to as part of the "new domesticity", where meaning is brought to a society dominated by mass-production and ready-made products and with decreasing space and time for hobbies." (Fletcher, Kate & Grose, Lynda. Fashion and Sustainability: Design for Change. Laurence King. London. 2012. pp. 146, 149.)



mardi 10 mars 2015

Pas besoin d'être Proust !

Une lectrice m'avait demandé, voilà un bail, ma recette de madeleines... alors la voilà, adaptée du magnifique livre Sensations de Conticini. Pour le zeste de citron, il vaut mieux privilégier la main de Bouddha. Pour ceux qui ne connaîtraient pas bien cet agrume, c'est une variété de cédratier aromatique et décoratif en forme de doigts ou d'une main en prière, fruit d'une mutation génétique aléatoire. Dépourvu de pépins et de jus, c'est sa peau épaisse qui est à utiliser râpée en pâtisserie ou confite en confiserie, voire tranchée en fines rondelles pour agrémenter une salade. Outre son berceau chinois et indien (du nord), le fruit pousse bien dans des climats tempérés comme le sud de la Californie. Son parfum très doux de fleurs d'oranger citronné est proprement enivrant ! Il se trouve souvent en épicerie asiatique ou, en Amérique du Nord, en coopérative bio. Si vous n'en trouvez pas, remplaçez-le par un agrume parfumé comme le cédrat ou le citron Meyer. Pour la vanille, l'idéal est d'utiliser une gousse de la Nouvelle-Guinée aux arômes plus bruts et épicés que les vanilles Bourbon de Madagascar ou de la Réunion. Et enfin, les moules à madeleines en métal, made in France par Gobel (celles-ci sont facilement disponibles à la vente en ligne et dans les boutiques spécialisées des 2 côtés de l'Atlantique) vous donneront les meilleurs résultats. Les moules en silicone sont à proscrire car vous n'obtiendrez jamais, avec elles, la fameuse "bosse" de la madeleine. Question de conduction.

Madeleines
pour 2 douzaines de madeleines environ

  • 125 g de farine, tamisée
  • 3 oeufs entiers (150 g)
  • 140 g de sucre semoule
  • 135 g de beurre, fondu mais pas chaud
  • 50 g de lait demi-écrémé
  • 1 paquet de levure chimique (5 g)
  • 2 c. à café de miel liquide toutes fleurs
  • 1 c. à café de fleur de sel
  • 2 c. à café de zeste de citron
  • 1 gousse de vanille, fendue et grattée
  • 1 c. à soupe d'huile de pépin de raisin
  • 3 gouttes d'extrait d'amande

Dans un saladier, fouetter les oeufs entiers avec le sucre semoule, la fleur de sel, le miel et les graines de vanille jusqu'à ce que le mélange blanchisse. Ajouter l'huile, l'extrait d'amande, la farine et la levure, puis le beurre. Une fois que l'ensemble est intimement mêlé, ajouter le lait. Filmer la pâte au contact et laisser reposer au frigo pendant 1 heure.

Beurrer les moules à madeleine et remplir chaque empreinte de pâte à 90%. Mettre au frigo pendant 1 heure au moins. Un quart d'heure avant de sortir les moules à madeleine du frigo, faire préchauffer le four à 160°C avec une plaque à pâtisserie à l'intérieur. Lorsque le four est chaud, poser les moules à madeleine bien froids sur la plaque à pâtisserie brûlante à l'intérieur du four et faire cuire pendant 10 minutes. Le but est de créer entre la pâte froide et le four et la plaque chauds, un choc thermique qui naîtra au fond des moules à madeleine, se diffusera au coeur de la pâtisserie et provoquera la "bosse" de la madeleine. Tout bénef car la madeleine est ainsi plus volumineuse ! Démouler, déguster, etc. etc.


vendredi 6 mars 2015

Étonnant non ?

Lorsque les chantres de la bien-pensance anglo-canadienne ne maîtrisent plus le signe ni son signifié connotatif ou dénotatif, Charlie retrouve sa place en vitrine de kiosque et son pli, couverture bien visible, pour ne rien dire de son prix de vente habituel. Étonnant non ? Pour la peine... T-shirt desprogien...





mercredi 25 février 2015

Ce que je fais en ce moment...


Je vous laisse en photos... comme vous pouvez le constater... il y a du pain sur la planche !














vendredi 6 février 2015

Sapere aude !



Vendredi 23 janvier 2015 au soir, soit presque 10 jours après sa parution, le dernier Charlie Hebdo paraissait enfin chez mon kiosquier. Ayant bien trop hâte de le découvrir, je ne remarque pas ou alors à peine que sa couv' est pliée vers l'intérieur quoique je reste chiffonnée par la manière secrète et hâtive dont la vendeuse manipule le journal. Ma copie, extirpée de derrière le comptoir, m'est vendue presque sous le manteau et en chuchotant tandis que le reste de la camelote du kiosque est bien exposée aux yeux de l'aimable clientèle. Ce n'est qu'une fois arrivée à la maison que je constate réellement le faux pli qui barre mon Charlie transversalement, masquant ainsi la une des yeux du client et de l'opprobre obscurantiste.

J'avais vu ce qu'avaient manigancé les médias anglais lorsque Caroline Fourest avait tenté de montrer la une de Charlie à l'antenne. Craignant d'être tombée sous l'emprise de la parano, je suis allée déterrer mes anciens numéros pour en faire l'étude comparative. Leurs couv' étaient bel et bien tournées vers le lecteur. Lorsque j'ai demandé au kiosquier le pourquoi du comment, il a déclaré que les journaux lui avaient été livrés ainsi et il a refusé de me donner le nom de son distributeur. Celui-ci n'a pas été très difficile à trouver. Normalement, seulement 100 exemplaires de Charlie sont distribués hebdomadairement en kiosque au Canada, la grande majorité au Québec. La société de distribution montréalaise a préféré faire la sourde oreille face à mes nombreuses requêtes et demandes d'explications. J'en conclus qu'elle a soit quelque chose à se reprocher, soit que son service conso est des plus lamentables. En tout cas, je ne me fais  aucune illusion sur son compte ni sur celui du kiosquier d'ailleurs. Je constate, suite à plusieurs reportages, qu'au Québec, Charlie est vendu la une face au client, déployée comme il se doit sur comptoir ou dans des présentoirs, Mahomet et sa pancarte "Je suis Charlie" sur fond vert pleinement visible à tous. Vive l'intégrité nationale.

A première vue, cette histoire pourrait sembler presque banale. Pas de quoi fouetter un chat, n'est-ce pas, dans le grand merdier qui a suivi les massacres du 7 au 9 janvier 2015. Je refuse d'être aussi connement charitable. Cette histoire est symptomatique de la banalisation du renoncement à la démocratie.

Cela fait cinq ans maintenant que je suis de retour au Canada anglophone et je ne suis pas plus prête à supporter aujourd'hui ce que je ne supportais déjà plus lorsque j'ai quitté ce pays pour la première fois : c'est-à-dire cette pseudo-tolérance à-plat-ventriste qui est un renoncement aux valeurs démocratiques et la plus pure des lâchetés. Les anglophones de pays dits "démocratiques" se sont illustrés à maintes reprises pendant ces dernières semaines par leur crasse stupidité, leurs accusations automatisées incompréhensibles, leur couardise, leurs hypocrites aberrations foisonnant telles des bactéries dans une boîte de Pétri, bien abritées derrière une prétendue déontologie journalistique et de faux élans humanistes.

On m'oppose que c'est déjà bien que j'ai le droit d'acheter le journal au Canada sans que cela ne heurte les sensibilités religieuses. Le droit d'acheter un journal ? C'est ça la liberté d'expression ? La loi du marché ?! Offusquer les sympathies de ceux qui choisissent de privilégier une forme de déraison moyenâgeuse ?! Depuis quand est-ce que la loi religieuse dicte le comportement des citoyens dans un pays laïque et démocratique ? 

A force de ringardiser la démocratie, on a oublié ses luttes et ses combattants, le joug et les ténèbres du fond desquels elle nous a extirpés. En transformant la démocratie en cafétéria à formules sur-mesure où chacun pioche ce qu'il veut et chipote quand ça ne lui plaît pas, on a créé des libertés à géométrie variable. Quand la démocratie s'harnache de tout un attirail de clauses, d'exceptions, de parenthèses et de "oui mais quand même", on donne libre cours à la peur et à l'obscurantisme. En choisissant de cracher sur la laïcité - quand on ne la voit pas comme une futile babiole, fruit d'une oisiveté bourgeoise - on renie les valeurs, les droits et les libertés démocratiques qui rendent nos vies possibles et on foule au pied les sacrifices et les courageux combats menés par tous ceux qui avant nous ont bien compris ce que coûte une existence vécue sans elle. Seule la laïcité permet les libertés dont nous jouissons aujourd'hui avec l'arrogance fate de nantis ignares. Sans elle, la démocratie est une impossibilité. En tant qu'être humain, en tant que femme et en tant que féministe, il me suffit de penser à ce que le féminisme et le combat pour l'égalité doivent à la laïcité. 

Vendre un journal dont la une a été délibérément pliée vers l'intérieur peut, aux yeux de certains, sembler être une broutille. Je n'ai que faire des impressions édulcorées de tels individus (notez l'utilisation de l'euphémisme). Écartons la tartuferie libérale et la récupération commerciale crapuleuse de cette pratique un instant : reste une sombre et violente attaque contre la libre pensée et le libre mot. Une attaque par capitulation nourrie par la peur et la lâcheté. Un bâillon que nous nouons nous-mêmes. Un suicide par bien-pensance.

J'ai toujours estimé que je n'avais pas à être fière ni à avoir honte du pays où je suis née. Je ne suis guère responsable des errements migratoires de mes parents. Le patriotisme est pour moi l'illustration même du degré zéro de la pensée. Aujourd'hui je me sens encore plus aliénée que d'habitude dans ce triste paysage. Et c'est beaucoup dire. Soit dit en passant, Nancy Huston, dont je n'ai jamais apprécié la prose, craignant, lorsque je me voyais obliger de la lire, de sombrer dans un coma éthylique imputable à une ingurgitation abusive d'eau de rose, allant même jusqu'à garder pendant un temps une profonde (et infondée, je l'avoue) méfiance vis-à-vis des écrits de son ancien compagnon, le sémiologue Tzevtan Todorov,  et qui est elle aussi originaire de Calgary (là commencent et s'arrêtent nos ressemblances), bref, Nancy disais-je, a récemment brillé en enfonçant le "mur du çon" avec de très percutantes inepties toutes ruisselantes de lacanismes de bazar au premier degré consciencieux ancré dans une posture de la "défiance" somme toute bien normative. Notre scribe semble avoir oublié une des fonctions premières de la parole littéraire. Certes, elle sert à reconnaître l'Autre comme possible de soi mais aussi "à rappeler l'infranchissable distance d'autrui, comme non-soi, nous enjoignant à résister au démon de l'analogie et au piège des assimilations." (Alexandre Gefen, "Ce que la littérature sait de l'autre" dans, Le magazine littéraire, novembre 2012, p. 45)

Si je vous faisais l'inventaire des bouffons qui œuvrent dans le milieu de la "culture" dans cette ville du far ouest canadien gangrenée par le conformisme peu imaginatif propre aux nouveaux riches, vous en pleureriez de désespoir... On me propose d'assister à une soirée (payante... la culture c'est un business ici, hé banane !) organisée par une association de défense des écrivains réunissant deux "têtes pensantes" confirmées dans leurs rôles par l'effet aquarium que cette ville sait si bien insuffler à ses aspirants caïds (même un poisson rouge devient un cador quand il se trouve seul maître des lieux dans un bocal stérile). Sa topique ? La liberté de parole et les sujets tabous, édition spéciale calgarienne. Une dizaine de jours auparavant, un des érudits s'était déjà illustré sur les médias sociaux en publiant un catastrophique billet métaphysique sur son ressenti post-Charlie où il nous enjoignait tous avec moult moulinets mystiques à nous identifier au plus vite aux assassins à la manière de la dame Huston, dans un grand gloubi-boulga ensuqué de tolérantisme mou. Je vous parie dix dollars que démonter le prêche flétri du sage aurait suffi à créer le malaise nécessaire qui prouverait les limites de la libre expression en cette vénérable métropole. Je ne cherche pas à gagner les clés de la ville, sinon ça fait longtemps que j'aurais compris qu'ici, la liberté d'expression c'est une plate-forme pour la bienséance où on ventouse les égos.

Alors qu'existe déjà la législation nécessaire aux poursuites en justice relatives aux actes d'incitation à la haine, le gouvernement conservateur canadien vient de faire voter une loi bâillon visant l'apologie du terrorisme. Cette loi fait déjà miroiter ses dérives (emprisonnements abusifs, surveillance et violation accrue de la vie citoyenne et privée) et les inquiétantes entraves qu'elle impose à la liberté d'expression, notamment là où cette liberté est la plus nécessaire : en milieu universitaire ou dans des milieux difficiles où on oeuvre à la dé-radicalisation religieuse par exemple, voire dans n'importe quel débat portant sur le fanatisme religieux. Loin d'être une loi visant à créer une société plus juste, c'est une loi bancale (tellement bancale et mal à propos d'ailleurs qu'on empêche les journalistes de s'y intéresser de plus près, à ce propos voir l'article de Jeremy J. Nuttall pour The Tyee, "Inside the Orwellian Launch of Tories' Anti-Terrorism Act") qui vient conforter les ambitions va-t-en guerre et les aspirations absolutistes du premier ministre Stephen Harper (qui entretient une relation nourrie avec l'Alberta, ou disons plutôt avec ses sables bitumineux et ses compagnies pétrolières, et qui est le député pour le district électoral du sud-ouest de Calgary... c'est pas possible, il doit il y avoir quelque chose dans l'eau du robinet). Ce dernier le déclare sans aucune ironie : "Les Canadiens doivent avoir peur du mal grandissant véhiculé par des djihadistes violents voulant tuer quiconque ne partagerait pas leur vision étroite et tyrannique du monde." Peur, Monsieur Harper ? En tant qu'humaniste et donc athée, je ne suis pas en proie aux tourments du "mal". Je déplore néanmoins vos effets de com' pervers qui s'appuient sur la peur primitive, l'obscurantisme et votre législation à la gâchette trop facile. Ce n'est pas ainsi qu'on dirige un pays qui se veut un exemple de liberté et de démocratie.

Alors qu'il vit dans un pays construit sur la spoliation et l'apartheid de sa population indigène, le Canadien typique aime bien clamer qu'il vit dans un pays exemplaire, libre et démocratique. Le Canadien typique aime bien se fourrer le doigt dans l’œil pendant qu'on le déleste peu à peu des droits citoyens qu'il aura bien du mal à reconquérir par la suite (lors d'une décision historique, la cour suprême du Canada a récemment déclaré que le droit de se syndiquer et le droit de grève sont des droits fondamentaux qui doivent être protégés par la Constitution, ce qui annule le droit de certains gouvernements provinciaux à user, souvent abusivement, d'une clause de "services jugés essentiels" pour limiter le droit de grève d'employés du secteur public entre autres.) Le Canadien typique aime bien faire l'autruche quand on lui fait savoir que sa charte est porteuse de contradictions insupportables qu'il serait grand temps de réviser (la charte canadienne des droits, avec son préambule où figure le Bon Dieu, est contradictoire et reste floue sur la question de la séparation de L'Eglise et de l'Etat... la figure politique libre de complaisances électoralistes qui viendra rectifier le tir se fait encore attendre...).

Je constate que la connerie n'a pas de frontières et c'est loin de me rassurer. En France, plusieurs enfants sont passés par la case commissariat pour cause "d'apologie du terrorisme". Un professeur de philo à Poitiers a été condamné à quatre mois de suspension suite à la dénonciation de la part d'un parent d'élève, qui n'était pas présent sur les lieux à l'heure dite du crime apologique, pour "propos déplacés en cours". Et le rectorat de renchérir en dézinguant le prof, sans véritable enquête au préalable, parce qu'il fallait illico éloigner ce dangereux individu de ses élèves. Tout ça bien sûr pour le plus grand bien de la République et au nom de ses valeurs les plus fondamentales. Les "formations à la laïcité" (de deux jours !) décidées par la Ministre de l'Education nationale font craindre le pire. La laïcité, la liberté de penser et de dire ne sont pas des cachets standardisés à faire avaler à tour de bras, ce ne sont pas de vaines rengaines marketing ahanées pour créer une population domestiquée et docile ; ce sont en revanche des outils qui rendent possible la pensée rationnelle et qui habilitent le citoyen à déterminer de façon autonome (l'autonomie morale si chère à Kant - l'être raisonnable devenant lui-même législateur) son rôle et ses actions au sein d'une société juste qui veille au bien commun. Aucune mesure policière, aucun rectorat agissant à la Lucky Luke, aucune loi née d'une réaction instinctive, aucune formation express fruit d'une tentative de communication foireuse ne viendront inculquer les fondamentaux de la démocratie à une population. Seules la raison éduquée, la culture et la philosophie s'appuyant sur une pensée humaniste permettent de comprendre et d'interpréter le monde et de guider les comportements au mieux. C'est un processus lent et lourd qui nécessite des moyens et du temps (pensons aux suppressions de postes et des heures d'enseignement à l'école qui n'abondent pas en ce sens et à l'anti-intellectualisme porté aux nues par Sarkozy), pas de ronflantes annonces clinquantes et médiatisées.

Les "oui mais" deviennent légion. On demande aux dessinateurs de Charlie de mettre de l'eau dans leur encre afin que tous les plus grands chantres du libre mot (le Maroc inclu, voir l'article de Daniel Schneidermann dans L'Obs + Rue 89, "Diplomatie franco-marocaine : ouf ! Le Maroc est Charlie !") puissent prétendre bien gentiment être Charlie. Schneidermann encore sur le cafouillage faux-cul d'Edwy Plenel au Petit Journal :

"Fin de la récré. Retour aux hymnes, au drapeau, aux cérémonies patriotiques, à la recherche désespérée de causes communes. On n'aimerait pas être à la place "des Charlie", à la reparution, avec cette injonction schizophrène qui va peser sur eux. Continuez, mais surtout calmez-vous. Soyez sereins, au milieu des escadrons de CRS qui vont vous protéger. Transgressez tranquillement [mais en marge de la Copie Majuscule du Débat Public. Et si possible, à l'encre sympathique], sous le regard angoissé du monde entier." ("Plenel au Petit Journal sur la une de Charlie : c'est la fin de la récré)

M'est avis que les Charlie n'attendent pas que d'infâmes imposteurs, que des récupérateurs aussi tièdes qu'un thé anglais oublié entre deux miettes de scones, que des profiteurs et des symbolistes leur donnent le la.

J'apprends dans un article outrageusement dithyrambique que le jeune photographe responsable de la photo devenue culte, "Le crayon guidant le peuple" est tombé dans le panneau symboliste. Craignant la stérilité, "l'injonction individualiste", la lobotomie, "l'unanisme" qui est synonyme "de manque de réflexion" ne créant pas "de nouvelles idées", le "nationalisme" et la "récupération par la droite et l'extrême droite" du hashtag #JeSuisCharlie, il ne rechigne pas pour autant à voir son oeuvre associée à celles, allégoriques, de Delacoix et de Géricault, préférant la charge symbolique du Radeau de la Méduse "pour l'idée de résistance qu'il véhicule" Apparemment, la représentation sans concession des émeutiers lors du soulèvement populaire parisien des Trois Glorieuses de Delacroix ne communiquait pas assez cette idée de "résistance". On sent, derrière les paroles du jeune homme, une posture anti-système malvenue. La journaliste Camille Emmanuelle dans son coup de gueule ("Etre aimé par des cons, c'est dur, être haï par des amis, c'est pire") publié dans Brain Magazine le dit fort bien :

"C'est tellement plus cool (...) d'être "contre" la masse, les médias, l'unité nationale. En oubliant que Charlie Hebdo conchie aussi le discours de masse et les symboles, et n'était pas, dernièrement, soutenu par grand'monde."

Pris dans les flots d'un mouvement international qui dépassait largement leur unique finitude, honteux peut-être de s'être laissé accaparer par l'émotion collective, ou soucieux tout simplement de suivre le mouvement pour rester dans le coup comme on s'arrache le dernier iMachin, les nouveaux circonspects de circonstance opposent aujourd'hui leurs éblouissantes évidences, remettant la richesse nébuleuse de leurs petites personnes sur le devant de la scène. On nous aurait dupés ! Etre Charlie c'est être pour le système ! L'unité autour des valeurs démocratiques est un leurre ! Quelle triste farce. Quel manque abject de raison. Quel non-sens. Quelle vaste connerie.

Arrêtons-nous un moment au rayon de la théorie car on l'oublie souvent celle-là quand on tente de faire de belles phrases. Todorov (comme on se retrouve !) dans son Symbolisme et interprétation (Seuil, 1978) nous rappelle que la relation de signification à l'intérieur d'un système symbolique n'est jamais fixe. Tout système symbolique en usage peut faire naître des sens seconds, associés ou indirects ne dépendant pas de la compréhension sémantique de la langue mais bien de l'interprétation sémiotique du texte. "Un texte ou un discours devient symbolique à partir du moment où, par un travail d'interprétation, nous lui découvrons un sens indirect." Lorsque nous insistons sur la dénomination unique du signe qu'est "Je suis Charlie", nous nions ses différentes modalités de relation signifiante, les écrasant toutes en une seule équivalence. D'où la liste lobotomisante de notre fin daguerréotypeur susmentionné. Les sciences du langage ont longtemps constaté qu'il existe des différences notables entre le signe/entre le symbole lui-même et l'usage individuel qu'on fait de lui. L'être humain est capable de richesses et de variations insoupçonnées.

En dernière instance et pendant que les rebelles normatifs se débattent avec leurs absurdités, je m'en remets aux Lumières car j'estime qu'on a perdu énormément en cours de route... En 1784, Kant écrit dans son, "Qu'est-ce que les Lumières ?" :

"Les Lumières, c'est la sortie de l'homme hors de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable. L'état de tutelle est l'incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d'un autre. On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l'entendement mais à une insuffisance de la résolution et du courage de s'en servir sans la conduite d'un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières." 

Il est grand temps de sortir de notre état de tutelle et de nos tanières obscures.