mercredi 25 février 2015

Ce que je fais en ce moment...


Je vous laisse en photos... comme vous pouvez le constater... il y a du pain sur la planche !














vendredi 6 février 2015

Sapere aude !



Vendredi 23 janvier 2015 au soir, soit presque 10 jours après sa parution, le dernier Charlie Hebdo paraissait enfin chez mon kiosquier. Ayant bien trop hâte de le découvrir, je ne remarque pas ou alors à peine que sa couv' est pliée vers l'intérieur quoique je reste chiffonnée par la manière secrète et hâtive dont la vendeuse manipule le journal. Ma copie, extirpée de derrière le comptoir, m'est vendue presque sous le manteau et en chuchotant tandis que le reste de la camelote du kiosque est bien exposée aux yeux de l'aimable clientèle. Ce n'est qu'une fois arrivée à la maison que je constate réellement le faux pli qui barre mon Charlie transversalement, masquant ainsi la une des yeux du client et de l'opprobre obscurantiste.

J'avais vu ce qu'avaient manigancé les médias anglais lorsque Caroline Fourest avait tenté de montrer la une de Charlie à l'antenne. Craignant d'être tombée sous l'emprise de la parano, je suis allée déterrer mes anciens numéros pour en faire l'étude comparative. Leurs couv' étaient bel et bien tournées vers le lecteur. Lorsque j'ai demandé au kiosquier le pourquoi du comment, il a déclaré que les journaux lui avaient été livrés ainsi et il a refusé de me donner le nom de son distributeur. Celui-ci n'a pas été très difficile à trouver. Normalement, seulement 100 exemplaires de Charlie sont distribués hebdomadairement en kiosque au Canada, la grande majorité au Québec. La société de distribution montréalaise a préféré faire la sourde oreille face à mes nombreuses requêtes et demandes d'explications. J'en conclus qu'elle a soit quelque chose à se reprocher, soit que son service conso est des plus lamentables. En tout cas, je ne me fais  aucune illusion sur son compte ni sur celui du kiosquier d'ailleurs. Je constate, suite à plusieurs reportages, qu'au Québec, Charlie est vendu la une face au client, déployée comme il se doit sur comptoir ou dans des présentoirs, Mahomet et sa pancarte "Je suis Charlie" sur fond vert pleinement visible à tous. Vive l'intégrité nationale.

A première vue, cette histoire pourrait sembler presque banale. Pas de quoi fouetter un chat, n'est-ce pas, dans le grand merdier qui a suivi les massacres du 7 au 9 janvier 2015. Je refuse d'être aussi connement charitable. Cette histoire est symptomatique de la banalisation du renoncement à la démocratie.

Cela fait cinq ans maintenant que je suis de retour au Canada anglophone et je ne suis pas plus prête à supporter aujourd'hui ce que je ne supportais déjà plus lorsque j'ai quitté ce pays pour la première fois : c'est-à-dire cette pseudo-tolérance à-plat-ventriste qui est un renoncement aux valeurs démocratiques et la plus pure des lâchetés. Les anglophones de pays dits "démocratiques" se sont illustrés à maintes reprises pendant ces dernières semaines par leur crasse stupidité, leurs accusations automatisées incompréhensibles, leur couardise, leurs hypocrites aberrations foisonnant telles des bactéries dans une boîte de Pétri, bien abritées derrière une prétendue déontologie journalistique et de faux élans humanistes.

On m'oppose que c'est déjà bien que j'ai le droit d'acheter le journal au Canada sans que cela ne heurte les sensibilités religieuses. Le droit d'acheter un journal ? C'est ça la liberté d'expression ? La loi du marché ?! Offusquer les sympathies de ceux qui choisissent de privilégier une forme de déraison moyenâgeuse ?! Depuis quand est-ce que la loi religieuse dicte le comportement des citoyens dans un pays laïque et démocratique ? 

A force de ringardiser la démocratie, on a oublié ses luttes et ses combattants, le joug et les ténèbres du fond desquels elle nous a extirpés. En transformant la démocratie en cafétéria à formules sur-mesure où chacun pioche ce qu'il veut et chipote quand ça ne lui plaît pas, on a créé des libertés à géométrie variable. Quand la démocratie s'harnache de tout un attirail de clauses, d'exceptions, de parenthèses et de "oui mais quand même", on donne libre cours à la peur et à l'obscurantisme. En choisissant de cracher sur la laïcité - quand on ne la voit pas comme une futile babiole, fruit d'une oisiveté bourgeoise - on renie les valeurs, les droits et les libertés démocratiques qui rendent nos vies possibles et on foule au pied les sacrifices et les courageux combats menés par tous ceux qui avant nous ont bien compris ce que coûte une existence vécue sans elle. Seule la laïcité permet les libertés dont nous jouissons aujourd'hui avec l'arrogance fate de nantis ignares. Sans elle, la démocratie est une impossibilité. En tant qu'être humain, en tant que femme et en tant que féministe, il me suffit de penser à ce que le féminisme et le combat pour l'égalité doivent à la laïcité. 

Vendre un journal dont la une a été délibérément pliée vers l'intérieur peut, aux yeux de certains, sembler être une broutille. Je n'ai que faire des impressions édulcorées de tels individus (notez l'utilisation de l'euphémisme). Écartons la tartuferie libérale et la récupération commerciale crapuleuse de cette pratique un instant : reste une sombre et violente attaque contre la libre pensée et le libre mot. Une attaque par capitulation nourrie par la peur et la lâcheté. Un bâillon que nous nouons nous-mêmes. Un suicide par bien-pensance.

J'ai toujours estimé que je n'avais pas à être fière ni à avoir honte du pays où je suis née. Je ne suis guère responsable des errements migratoires de mes parents. Le patriotisme est pour moi l'illustration même du degré zéro de la pensée. Aujourd'hui je me sens encore plus aliénée que d'habitude dans ce triste paysage. Et c'est beaucoup dire. Soit dit en passant, Nancy Huston, dont je n'ai jamais apprécié la prose, craignant, lorsque je me voyais obliger de la lire, de sombrer dans un coma éthylique imputable à une ingurgitation abusive d'eau de rose, allant même jusqu'à garder pendant un temps une profonde (et infondée, je l'avoue) méfiance vis-à-vis des écrits de son ancien compagnon, le sémiologue Tzevtan Todorov,  et qui est elle aussi originaire de Calgary (là commencent et s'arrêtent nos ressemblances), bref, Nancy disais-je, a récemment brillé en enfonçant le "mur du çon" avec de très percutantes inepties toutes ruisselantes de lacanismes de bazar au premier degré consciencieux ancré dans une posture de la "défiance" somme toute bien normative. Notre scribe semble avoir oublié une des fonctions premières de la parole littéraire. Certes, elle sert à reconnaître l'Autre comme possible de soi mais aussi "à rappeler l'infranchissable distance d'autrui, comme non-soi, nous enjoignant à résister au démon de l'analogie et au piège des assimilations." (Alexandre Gefen, "Ce que la littérature sait de l'autre" dans, Le magazine littéraire, novembre 2012, p. 45)

Si je vous faisais l'inventaire des bouffons qui œuvrent dans le milieu de la "culture" dans cette ville du far ouest canadien gangrenée par le conformisme peu imaginatif propre aux nouveaux riches, vous en pleureriez de désespoir... On me propose d'assister à une soirée (payante... la culture c'est un business ici, hé banane !) organisée par une association de défense des écrivains réunissant deux "têtes pensantes" confirmées dans leurs rôles par l'effet aquarium que cette ville sait si bien insuffler à ses aspirants caïds (même un poisson rouge devient un cador quand il se trouve seul maître des lieux dans un bocal stérile). Sa topique ? La liberté de parole et les sujets tabous, édition spéciale calgarienne. Une dizaine de jours auparavant, un des érudits s'était déjà illustré sur les médias sociaux en publiant un catastrophique billet métaphysique sur son ressenti post-Charlie où il nous enjoignait tous avec moult moulinets mystiques à nous identifier au plus vite aux assassins à la manière de la dame Huston, dans un grand gloubi-boulga ensuqué de tolérantisme mou. Je vous parie dix dollars que démonter le prêche flétri du sage aurait suffi à créer le malaise nécessaire qui prouverait les limites de la libre expression en cette vénérable métropole. Je ne cherche pas à gagner les clés de la ville, sinon ça fait longtemps que j'aurais compris qu'ici, la liberté d'expression c'est une plate-forme pour la bienséance où on ventouse les égos.

Alors qu'existe déjà la législation nécessaire aux poursuites en justice relatives aux actes d'incitation à la haine, le gouvernement conservateur canadien vient de faire voter une loi bâillon visant l'apologie du terrorisme. Cette loi fait déjà miroiter ses dérives (emprisonnements abusifs, surveillance et violation accrue de la vie citoyenne et privée) et les inquiétantes entraves qu'elle impose à la liberté d'expression, notamment là où cette liberté est la plus nécessaire : en milieu universitaire ou dans des milieux difficiles où on oeuvre à la dé-radicalisation religieuse par exemple, voire dans n'importe quel débat portant sur le fanatisme religieux. Loin d'être une loi visant à créer une société plus juste, c'est une loi bancale (tellement bancale et mal à propos d'ailleurs qu'on empêche les journalistes de s'y intéresser de plus près, à ce propos voir l'article de Jeremy J. Nuttall pour The Tyee, "Inside the Orwellian Launch of Tories' Anti-Terrorism Act") qui vient conforter les ambitions va-t-en guerre et les aspirations absolutistes du premier ministre Stephen Harper (qui entretient une relation nourrie avec l'Alberta, ou disons plutôt avec ses sables bitumineux et ses compagnies pétrolières, et qui est le député pour le district électoral du sud-ouest de Calgary... c'est pas possible, il doit il y avoir quelque chose dans l'eau du robinet). Ce dernier le déclare sans aucune ironie : "Les Canadiens doivent avoir peur du mal grandissant véhiculé par des djihadistes violents voulant tuer quiconque ne partagerait pas leur vision étroite et tyrannique du monde." Peur, Monsieur Harper ? En tant qu'humaniste et donc athée, je ne suis pas en proie aux tourments du "mal". Je déplore néanmoins vos effets de com' pervers qui s'appuient sur la peur primitive, l'obscurantisme et votre législation à la gâchette trop facile. Ce n'est pas ainsi qu'on dirige un pays qui se veut un exemple de liberté et de démocratie.

Alors qu'il vit dans un pays construit sur la spoliation et l'apartheid de sa population indigène, le Canadien typique aime bien clamer qu'il vit dans un pays exemplaire, libre et démocratique. Le Canadien typique aime bien se fourrer le doigt dans l’œil pendant qu'on le déleste peu à peu des droits citoyens qu'il aura bien du mal à reconquérir par la suite (lors d'une décision historique, la cour suprême du Canada a récemment déclaré que le droit de se syndiquer et le droit de grève sont des droits fondamentaux qui doivent être protégés par la Constitution, ce qui annule le droit de certains gouvernements provinciaux à user, souvent abusivement, d'une clause de "services jugés essentiels" pour limiter le droit de grève d'employés du secteur public entre autres.) Le Canadien typique aime bien faire l'autruche quand on lui fait savoir que sa charte est porteuse de contradictions insupportables qu'il serait grand temps de réviser (la charte canadienne des droits, avec son préambule où figure le Bon Dieu, est contradictoire et reste floue sur la question de la séparation de L'Eglise et de l'Etat... la figure politique libre de complaisances électoralistes qui viendra rectifier le tir se fait encore attendre...).

Je constate que la connerie n'a pas de frontières et c'est loin de me rassurer. En France, plusieurs enfants sont passés par la case commissariat pour cause "d'apologie du terrorisme". Un professeur de philo à Poitiers a été condamné à quatre mois de suspension suite à la dénonciation de la part d'un parent d'élève, qui n'était pas présent sur les lieux à l'heure dite du crime apologique, pour "propos déplacés en cours". Et le rectorat de renchérir en dézinguant le prof, sans véritable enquête au préalable, parce qu'il fallait illico éloigner ce dangereux individu de ses élèves. Tout ça bien sûr pour le plus grand bien de la République et au nom de ses valeurs les plus fondamentales. Les "formations à la laïcité" (de deux jours !) décidées par la Ministre de l'Education nationale font craindre le pire. La laïcité, la liberté de penser et de dire ne sont pas des cachets standardisés à faire avaler à tour de bras, ce ne sont pas de vaines rengaines marketing ahanées pour créer une population domestiquée et docile ; ce sont en revanche des outils qui rendent possible la pensée rationnelle et qui habilitent le citoyen à déterminer de façon autonome (l'autonomie morale si chère à Kant - l'être raisonnable devenant lui-même législateur) son rôle et ses actions au sein d'une société juste qui veille au bien commun. Aucune mesure policière, aucun rectorat agissant à la Lucky Luke, aucune loi née d'une réaction instinctive, aucune formation express fruit d'une tentative de communication foireuse ne viendront inculquer les fondamentaux de la démocratie à une population. Seules la raison éduquée, la culture et la philosophie s'appuyant sur une pensée humaniste permettent de comprendre et d'interpréter le monde et de guider les comportements au mieux. C'est un processus lent et lourd qui nécessite des moyens et du temps (pensons aux suppressions de postes et des heures d'enseignement à l'école qui n'abondent pas en ce sens et à l'anti-intellectualisme porté aux nues par Sarkozy), pas de ronflantes annonces clinquantes et médiatisées.

Les "oui mais" deviennent légion. On demande aux dessinateurs de Charlie de mettre de l'eau dans leur encre afin que tous les plus grands chantres du libre mot (le Maroc inclu, voir l'article de Daniel Schneidermann dans L'Obs + Rue 89, "Diplomatie franco-marocaine : ouf ! Le Maroc est Charlie !") puissent prétendre bien gentiment être Charlie. Schneidermann encore sur le cafouillage faux-cul d'Edwy Plenel au Petit Journal :

"Fin de la récré. Retour aux hymnes, au drapeau, aux cérémonies patriotiques, à la recherche désespérée de causes communes. On n'aimerait pas être à la place "des Charlie", à la reparution, avec cette injonction schizophrène qui va peser sur eux. Continuez, mais surtout calmez-vous. Soyez sereins, au milieu des escadrons de CRS qui vont vous protéger. Transgressez tranquillement [mais en marge de la Copie Majuscule du Débat Public. Et si possible, à l'encre sympathique], sous le regard angoissé du monde entier." ("Plenel au Petit Journal sur la une de Charlie : c'est la fin de la récré)

M'est avis que les Charlie n'attendent pas que d'infâmes imposteurs, que des récupérateurs aussi tièdes qu'un thé anglais oublié entre deux miettes de scones, que des profiteurs et des symbolistes leur donnent le la.

J'apprends dans un article outrageusement dithyrambique que le jeune photographe responsable de la photo devenue culte, "Le crayon guidant le peuple" est tombé dans le panneau symboliste. Craignant la stérilité, "l'injonction individualiste", la lobotomie, "l'unanisme" qui est synonyme "de manque de réflexion" ne créant pas "de nouvelles idées", le "nationalisme" et la "récupération par la droite et l'extrême droite" du hashtag #JeSuisCharlie, il ne rechigne pas pour autant à voir son oeuvre associée à celles, allégoriques, de Delacoix et de Géricault, préférant la charge symbolique du Radeau de la Méduse "pour l'idée de résistance qu'il véhicule" Apparemment, la représentation sans concession des émeutiers lors du soulèvement populaire parisien des Trois Glorieuses de Delacroix ne communiquait pas assez cette idée de "résistance". On sent, derrière les paroles du jeune homme, une posture anti-système malvenue. La journaliste Camille Emmanuelle dans son coup de gueule ("Etre aimé par des cons, c'est dur, être haï par des amis, c'est pire") publié dans Brain Magazine le dit fort bien :

"C'est tellement plus cool (...) d'être "contre" la masse, les médias, l'unité nationale. En oubliant que Charlie Hebdo conchie aussi le discours de masse et les symboles, et n'était pas, dernièrement, soutenu par grand'monde."

Pris dans les flots d'un mouvement international qui dépassait largement leur unique finitude, honteux peut-être de s'être laissé accaparer par l'émotion collective, ou soucieux tout simplement de suivre le mouvement pour rester dans le coup comme on s'arrache le dernier iMachin, les nouveaux circonspects de circonstance opposent aujourd'hui leurs éblouissantes évidences, remettant la richesse nébuleuse de leurs petites personnes sur le devant de la scène. On nous aurait dupés ! Etre Charlie c'est être pour le système ! L'unité autour des valeurs démocratiques est un leurre ! Quelle triste farce. Quel manque abject de raison. Quel non-sens. Quelle vaste connerie.

Arrêtons-nous un moment au rayon de la théorie car on l'oublie souvent celle-là quand on tente de faire de belles phrases. Todorov (comme on se retrouve !) dans son Symbolisme et interprétation (Seuil, 1978) nous rappelle que la relation de signification à l'intérieur d'un système symbolique n'est jamais fixe. Tout système symbolique en usage peut faire naître des sens seconds, associés ou indirects ne dépendant pas de la compréhension sémantique de la langue mais bien de l'interprétation sémiotique du texte. "Un texte ou un discours devient symbolique à partir du moment où, par un travail d'interprétation, nous lui découvrons un sens indirect." Lorsque nous insistons sur la dénomination unique du signe qu'est "Je suis Charlie", nous nions ses différentes modalités de relation signifiante, les écrasant toutes en une seule équivalence. D'où la liste lobotomisante de notre fin daguerréotypeur susmentionné. Les sciences du langage ont longtemps constaté qu'il existe des différences notables entre le signe/entre le symbole lui-même et l'usage individuel qu'on fait de lui. L'être humain est capable de richesses et de variations insoupçonnées.

En dernière instance et pendant que les rebelles normatifs se débattent avec leurs absurdités, je m'en remets aux Lumières car j'estime qu'on a perdu énormément en cours de route... En 1784, Kant écrit dans son, "Qu'est-ce que les Lumières ?" :

"Les Lumières, c'est la sortie de l'homme hors de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable. L'état de tutelle est l'incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d'un autre. On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l'entendement mais à une insuffisance de la résolution et du courage de s'en servir sans la conduite d'un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières." 

Il est grand temps de sortir de notre état de tutelle et de nos tanières obscures.

jeudi 15 janvier 2015

Des roses Dior pour le peuple !



* Readers more comfortable in the Bard's language, please head on over to the Oliver + S website for my English version of this tutorial.


La passion que Christian Dior vouait aux fleurs débuta dans son jardin d'enfance à Granville où sa mère s'occupait de cet Eden normand - autant d'aubépines, d'héliotropes, de glycines, de réséda, de pins et de roses qui allaient se révéler être une source inépuisable d'inspiration pour le couturier. L'invention de la femme fleur avec les collections aux lignes Corolle et Tulipe, la palette de couleurs aux noms floraux - rouge coquelicot, jaune jonquille, orange capucine, bleu myosotis ; le muguet cousu dans les doublures et se retrouvant dans les flacons de parfum ou arboré à la boutonnière du couturier ; les bouquets qui s'esquissent en broderie, les fleurettes en soie qui parsèment les jupes et les corsages, tous sont redevables à "la poésie et la magie de ce jardin originel" (Dior en histoires : la passion des jardins et des fleurs). Voir le making of de la robe Mademoiselle Dior en miniature.

Les créateurs successifs de la maison, de Marc Bohan à Raf Simons  épousent sa tradition florale. Une décennie avant de prendre le gouvernail de la maison Dior, Galliano se faisait déjà remarquer par son travail sur les fleurs. Sur cette robe de mariée faite en 1987 pour la costumière Francesca Oddi, aujourd'hui dans les collections du V&A, un mélange de boutons de roses et de fleurs largement écloses en mousseline, en organza et en satin tombe en cascade de chaque côté de l'épaule gauche du vêtement. Si on se livre à un examen plus minutieux, on remarque que non seulement les roses s'accrochent à la surface de la robe mais en émane aussi, ce qui constitue une glose ingénieuse et intelligente sur le drapé et le processus de création.


{photo : Victoria & Albert Museum Collections}

Les roses Dior du tuto qui suit peuvent être façonnées à partir d'une quantité innombrable de tissus, selon le look voulu. Des soies relativement raides et opaques tels le shantung, la faille, le doupion et le taffeta ou le satin Duchesse donneront des roses fermes et robustes alors que les qualités aériennes et transparentes de l'organza, de la marquisette et de l'organdi allégeront la rose. La mousseline de soie et le crêpe de Chine créeront une molle douceur toute en dégringolade et le satin crêpe fera une fleur toute en luxe. Les lins, les laines légères et les cotons feront des fleurs plus sport, plus décontractées. Le tulle et la dentelle donneront quelque chose de novateur et de surprenant. Un mélange de tissus et de couleurs différentes créera des variations chromatiques et de textures subtiles ou détonantes. Ces roses peuvent faire bel usage de tissus peints ou teints à la main (pour ceux que ça intéresse, ces deux livres en anglais me semblent essentiels si on veut se lancer dans la teinture naturelle à la maison et sont particulièrement intéressants pour ceux vivant dans l'hémisphère nord où on ne pense pas à priori trouver des plantes adéquates pour la teinture : "Harveting Color: How to Find Plants and Make Natural Dyes" de Rebecca Burgess et "The Handbook of Natural Plant Dyes" de Sasha Duerr). Un morceau de tissu de 20 x 70 cm est bien suffisant pour la réalisation d'une rose Dior à trois pétales.

Ces roses ont des usages multiples : en plus de servir d'appliqués sur les vêtements, elles peuvent être utilisées en tant que broches, accessoires pour cheveux, décoration de chapeaux et bibis, de même qu'en déco d'intérieur et de fête etc. L'utilisation de tissu pour faire des fleurs est loin d'être une technique novatrice ou originale et elle a été utilisée à de multiples reprises à travers les âges pour enjoliver le vêtement et la forme humaine. Il existe une quantité de méthodes différentes pour les exécuter. Cette méthode est l'une des plus faciles et requiert un minimum de matériel. On me demande parfois ce que ça me fait d'avoir le label "couture" rattaché à ce que je fais - le mot est lourd de connotations intimidantes que je préfère dissiper tout en sachant qu'il suffit souvent d'être francophone en territoire nord-américain pour se voir attribuer ce genre de sobriquet. La "haute couture" signifie plusieurs choses : c'est utiliser les meilleures matières disponibles et faire preuve d'une attention soutenue et intransigeante face au détail, c'est connaître la différence entre ce qui est monnayable dans une économie capitaliste et ce qui est réellement précieux, c'est le refus d'économies d'échelle et de taux de rendements, mais surtout, du moins en ce qui me concerne, c'est maîtriser un maximum de compétences et de techniques manuelles léguées par des générations d'artisans. Je n'ai jamais considéré que ces techniques étaient particulièrement difficiles à maîtriser mais elles demandent du temps et un certain dévouement. Il n'y a rien de plus beau au monde que de participer, en tant que créateurs (à nos échelles différentes) et en tant qu'êtres humains, à notre intelligence manuelle collective.

Passons aux choses sérieuses... La rose ! Cette rose que Dior préférera parmi toutes les fleurs, symbole et souvenir de la roseraie de Granville. La rose classique Dior est une fleur à trois pétales, chaque pétale étant fait à partir de trois formes en amande de tailles différentes. Bien qu'elle puisse sembler un peu fastidieuse à fabriquer dans un premier temps, vous verrez qu'au bout de quelques roses, l’exercice deviendra un véritable plaisir ! 



La rose Dior

Pour faciliter la coupe des formes nécessaires aux pétales, on va fabriquer des gabarits. Vous aurez besoin de ciseaux à papier, d'un crayon, d'une règle graduée et de papier d'imprimante ou de papier cartonné.


Déterminez la taille maximale souhaitée du pétale. Pour les besoins de ce tuto, une forme en amande de 10 x 15 cm a été découpée. Afin de découper cette forme, commencez par tracer une droite de 15 cm de longueur au milieu de votre papier.


Repérez le centre de cette droite et tracez une droite de 10 cm de longueur perpendiculaire à la première et passant par son milieu.


Dessinez une courbe rejoignant une extrémité de la droite de 15 cm à une extrémité de la droite de 10 cm.


Pliez le papier le long de la droite de 15 cm.


Repliez le papier le long de la droite de 10 cm.


Coupez le papier en suivant la courbe tracée.


Vous avez maintenant votre premier gabarit en forme d'amande. C'est le plus grand.


Placez le bord de votre règle graduée en diagonale, à l'intersection des deux lignes de plis de votre premier gabarit et faites un trait pour marquer le droit-fil.


Tracez le contour de votre premier gabarit sur une deuxième feuille de papier. Découpez cette forme et pliez-la en quatre. Repérez et tracez le droit-fil.


Utilisez votre règle graduée et tracez des pointillés à 1 cm des bords de votre deuxième gabarit.


Découpez ce deuxième gabarit en suivant les pointillés.


Vous avez maintenant deux gabarits, un grand et un moyen. Utilisez le deuxième gabarit de taille moyenne et répétez les quelques étapes précédentes pour produire un troisième gabarit, plus petit.


Découpez, dans le tissu de votre choix trois grosses formes en amande, trois formes en amande moyennes et trois petites formes en amande en plaçant les gabarits droit-fil sur le tissu (j'ai utilisé un organza de soie double face d'un rose pâle. L'organza de soie double face est un compromis intéressant entre la transparence d'un organza simple et la fermeté et l'opacité d'une soie plus robuste).


Pliez chaque forme en deux sans appuyer ou marquer le pli car la rose doit garder ses crêtes molles, et cousez deux rangs de fils de fronce à la main ou à la machine à 1 cm et à 0,5 cm des bords bruts des formes.


En commençant avec une des plus petites formes, tirez délicatement sur les fils de fronce, et roulez la forme jusqu'à obtenir un bouton de rose.


Enfilez une aiguille avec un double fil d'une longueur de 25 cm noué par un double nœud à son extrémité. Tenez le centre du premier bouton de rose et tirez les fils de fronce d'une des formes moyennes autour du premier bouton en roulant légèrement pour former le deuxième bouton de rose.


Faites quelques points près de la base de ces deux premiers boutons de rose avec votre aiguille afin de les fixer.


Froncez une des grandes formes autour des deux premiers boutons de rose.


Fixez cette grande forme froncée par quelques points à l'aiguille.


Terminez les bords bruts à la base du bouton de rose au point lancé. Vous avez maintenant votre premier pétale de rose.


Réalisez deux autres pétales de la même façon.


Reliez vos trois pétales entre eux avec quelques points pour former une rose.


Donnez forme à votre rose en écartant les pétales délicatement.


Découpez un cercle dans votre tissu afin de recouvrir la base brute de votre rose. J'ai ici découpé un cercle de 5 cm de diamètre dans mon organza de soie double face. Passez un fil de fronce à la main à 1 cm des bords du cercle.


Tirez sur les fils de fronce délicatement et couchez les bords bruts du cercle vers son centre. Repassez.


Plaquez le cercle, bords bruts vers l'intérieur, à la base de la rose. Fixez par des points invisibles.


Vous pouvez décorer le centre ou les pétales de la rose avec des perles, des plumes ou des grappes de strass.


Une gerbe composée de deux trio de boutons de rose façonnés à partir d'un organza de soie double face rose pâle décore le décolleté et l'épaule d'un chemisier Ice Cream de chez Oliver + S (le chemisier est fait en soie à plumetis blanc cassé). Les roses apportent une touche impressionniste à l'élégante simplicité du chemisier, pouvant faire penser au look Mademoiselle Dior. Un troisième trio de boutons de rose a été cousu sur une barrette, destinée à être porter comme accessoire avec l'ensemble.

samedi 10 janvier 2015

Tell the Truth and Shame the Devil

{photo : ICI Radio Canada}

Je n'avais pas envie d'ajouter ma voix à la mêlée, de produire un billet d'intérêt général à résonance locale. Du grand brouhaha qui a suivi les assassinats sanglants du 7 janvier 2015 qui ont décimé les chefs de file de la rédaction de Charlie Hebdo, eux-mêmes les fils rouges de l'histoire politique, sociale et culturelle de la France, je voyais déjà monter les récupérations lamentables et les amalgames nauséabonds. La grande émotion suscitée survivra t-elle au cycle impitoyable des 24 heures ? Et donnera t-elle lieu à la réflexion ? A des analyses pertinentes ? S'interrogera-t-on sur la nécessité absolue d'avoir des médias complètement indépendants du système (pas de pub dans Charlie) et sur l'indépendance des médias traditionnels ? Sur les méfaits du tout numérique ? Sur les réseaux de distribution de la presse écrite et le sort des kiosquiers qu'on maintient comme des vestiges sous perf ?

Bref, poserons-nous de vraies questions sur la liberté d'expression qu'on assassine à petit feu par des actes qui ont pris une apparence parfois presque inoffensive. Ainsi les grands groupes (les même qui volent aujourd'hui à la rescousse de Charlie) qui concentrent les titres de presse et par là même éciment les voix dissidentes et uniformisent les lignes éditoriales. Ou les budgets publics qui sont rognés pour faire en sorte que les engrenages de la production médiatique rouillent et se disloquent quand ils ne sont pas complètement asservis au pouvoir, évitant ainsi les déconvenues de la critique d'une opposition qui serait autre chose que symbolique. Ou encore les hommes politiques médiocres et les cerveaux malades qui utilisent chaque drame pour croquer une part de la couverture médiatique. N'oublions pas les petites sottes et les grands benêts plus adeptes de gif de chats qui bourrent mon fil d'actualité de leurs pseudos interprétations des événements du monde et qui se voient confortés dans leurs rôles d'ersatz de grands reporters à grand renfort de "likes". Et enfin la diarrhée consensuelle des chaînes d'info 24 heures plus préoccupés par le buzz, le blitz, le brushing et le laquage parfait de la manucure de ses présentateurs copies conformes (qui pleurent aujourd'hui la perte de leurs confrères... l'ironie est béante) que par un travail de journalisme engagé, intelligent ou tout simplement adéquat. 

J'ai changé d'avis alors je vous prie de m'en excuser. Je n'ai pas grand chose à ma disposition mais j'ai ma plume et aussi chétive que soit son trait, elle ne m'a encore jamais trahie. Une voix en trop c'est toujours une voix de plus. C'est affligeant de banalité mais je vais m'en remettre à David Foster Wallace qui écrivait que dans les tranchées d'une existence adulte, les platitudes étaient souvent ce qui nous évitait le plus souvent de sombrer.

J'ai découvert Charlie relativement tard, pendant l'été 2004, alors que j'étais en fac de lettres. Ça faisait huit ans que je n'avais pas mis les pieds en France et je débarquais de ma province canadienne toute éblouie. Pour ceux qui ont grandi dans un pays où l'irrévérence est de mise, vous ne pouvez pas comprendre ce que ça peut être que cette première rencontre avec un journal satirique, un vrai, avec des bites et des gros nez partout et des mots et des dessins qui font autant mal qu'ils font rire et réfléchir. La politesse du désespoir. La phrase de Vian est aujourd'hui trop galvaudée mais elle veut tout dire. Je venais d'un pays mou, ductile à souhait où le conformisme est un art de vivre. La Suisse nord-américaine avec autant si ce n'est pas plus de secrets sordides et inavouables, le chocolat et le fromage en moins. La satire, quand elle osait poindre son nez, y était de facture Bisounours.

Charlie c'était le coup de foudre thermo-nucléaire avec des confettis et de l'arsenic, des arc-en-ciel, le sel déversé à même la plaie et des étoiles filantes. Tous les mercredis matins de cet été 2004 et plus tard, pendant les trois ans que j'ai vécu en France, je pointais chez le tabac le plus proche et j'achetais Charlie et le Canard dont la lecture intégrale (je lapais chaque mot et chaque dessin) ne survivait pas la matinée. Je mixais les deux journaux. Quand les colonnes de texte du Canard devenaient trop touffus, je me tournais vers les grossièretés en technicolor de Charlie. C'était édifiant. Je trouvais ça brillant. Ça donnait du sens et un contour à mes révoltes, ça a accompagné ma prise de conscience politique, c'était autre chose que la mollesse consensuelle avec laquelle on avait tenter de me gaver au Canada anglophone, ça bouleversait tout, ça m'apprenait tellement de choses, autrement et en rigolant. Je n'étais pas toujours d'accord, l'humour y était parfois tellement noir ou tellement lourd que ça me faisait grincer des dents mais peu importe. Fi de mes réticences, là n'était pas la question. Charlie et le Canard avaient pris place dans mon univers et c'était une belle bouffée de liberté pour la fille de 20 ans que j'étais, pétrie des hésitations léguées par une éducation bourgeoise. 

J'ai dû composé ma lettre d'apostasie rageusement (comme il se doit) et à la va-vite, un numéro de Charlie ou du Canard plié sur les genoux en guise de support. Dieu, ça faisait longtemps que j'avais fait une croix dessus. Depuis que gamine je m'emmerdais à mourir sur un banc trop dur pendant un prêche trop long et que j'avais vu le cureton de la paroisse rouer de coups de pieds un SDF qui était venu roupiller près d'un saint radiateur. La religion ! Quelle hypocrisie ! Vaste fumisterie ! Ce boulet moyenâgeux que je me traînais faute à la superstition, aux renoncements, au legs de complexes coloniaux et aux coupables bonnes intentions de mes parents. Je peux tolérer les bondieuseries des autres mais je ne supportais plus de vivre en contradiction avec les idées que je ne soutiens pas. Une caricature de Mgr. XXIII ou du pape, un crucifix planté dans le cul (comme il se doit) avait galvanisé ma résolution d'enlever mon nom une bonne fois pour toute des registres de l'Eglise. Un bras d'honneur à l'autorité, à la religion, à mon éducation, à la famille et qui accompagnait mon entrée dans le monde adulte. C'était ça aussi Charlie, un compagnon de route grande gueule, dévoué, bon vivant, plus malin et qui osait dire tout haut ce que moi je n'osais pas.

J'ai tout boulotté comme une vraie affamée... le bon et le moins bon aussi... Desproges et les Deschiens, Franquin, les Guignols, les Nuls, les Inconnus, Coluche, Fluide Glacial, José Garcia et Antoine de Caunes...

Quand est venu l'heure des retours au Canada et du déménagement à Chypre j'ai continué la lecture par abonnement ou chez les vendeurs de feuilles de chou dits "internationaux" avec souvent trois à dix jours de décalage par rapport à la date de parution. Le rituel du mercredi matin se déplaçait ritardando dans la semaine selon les caprices de la distribution du courrier de l'endroit où je me trouvais. Je n'étais plus à la page mais le plaisir de la lecture restait intact. Charlie a marqué ma vie pendant plus de dix ans. Sans les avoir jamais rencontrés, ses dessinateurs et ses journalistes étaient devenus de vieilles connaissances, j'ose dire, de vieux amis - chaque trait d'esprit, chaque trait de crayon était devenu familier et identifiable. Une sémiotique qui lit. 

Mercredi 7, au matin, j'ai d'abord cru à un canular du plus mauvais goût et puis j'ai chialé comme une gamine. Voir ainsi massacrer des êtres humains, des gens doux selon tous les dires et doués, qui nous ont fait rire, tiquer, qui nous ont barbés et nous ont fait grandir, réfléchir, nous ont mis face à nos contradictions et leurs collaborateurs et ceux chargés de leur protection et d'innocents témoins, tout cela au nom de la plus infâme barbarie est d'une cruauté et d'une stupidité intolérables. Les ignobles crétins responsables de ce crime se sont tirés une balle dans le pied car on ne tue pas aussi facilement la volonté et la liberté de s'exprimer et de penser. Au soir du jeudi 8 janvier, la page web de Charlie le déclarait avec une sobre éloquence : "Parce que le crayon sera toujours au dessus de la barbarie... Parce que la liberté est un droit universel... Parce que vous nous soutenez... Nous, Charlie sortirons votre journal mercredi prochain !"

Malgré mes yeux bouffis par les pleurs et ma grande tristesse, je veux rester optimiste et je soutiens comme j'ai soutenu par le passé Charlie Hebdo et comme j'espère beaucoup le feront pour défendre notre droit à tous à la critique, à la dissension, à l'irrévérence, à la satire, bref, à la parole tout court et cela sans peur. La tyrannie n'a pas sa place en démocratie. La violence imbécile de ceux qui n'ont pas compris ce qu'est la laïcité n'aura pas droit de cité. N'a pas non plus sa place la conflagration raciste de ceux qui s'imaginent pouvoir opérer une confusion entre l'islam radical armé et totalitaire et les musulmans, voir toute personne d'origine arabe ou au teint un peu plus hâlé. Ni les vils charognards qui pensent pouvoir faire leur beurre sur le dos de ce terrible charnier (le FN qui couine parce qu'il n'a pas reçu son carton d'invitation à la marche républicaine... non mais on marche sur la tête là ou quoi ?!). Mais je me pose la question... quand l'émotion retombera car elle retombera inévitablement, quand on aura atteint le point de saturation médiatique et que ce drame ne sera plus un trending topic parce que notre monde est ainsi conçu, que restera t-il de ces battements de tambours et de ces appels à l'unité, de ces communions cathartiques et de ces manifestations de soutien ? Les failles sont déjà évidentes et il est tristement ironique de constater qu'il aura fallu un carnage indescriptible pour remettre les compteurs financiers de Charlie d'aplomb, du moins pendant un moment. Ironique aussi que ce petit journal que l'on a décrié à tours de bras comme existant aux marges, trop extrême et partisan du mauvais goût soit le vrai vecteur et le cœur battant de la démocratie, celui qui fait trembler les obscurantistes et celui qui uni aujourd'hui autour des valeurs républicaines, tel que le rappelait Dominique Wolton  directeur de recherche au CNRS sur les sciences de la communication à l'antenne d'Euronews.

Reprendra-t-on nos chemins plan plan sans plus nous poser de questions ? Se remettra-t-on en mode business as usual ? Les abonnements à Charlie pâtiront-ils après cette première vague enthousiaste ? Parce qu'au fond la solidarité à 96 euros par an en France et 140 euros par an à l'étranger, c'est trop cher payé ? Pourrons-nous toujours y opposer que dix-sept vies (et celles perdues dans les déflagrations suite à ce drame) pour une caricature, c'est trop cher payé ?

Charlie Hebdo n'a pas non plus vocation à devenir un journal respectable et hygiénique. Livrer ses chroniqueurs et ses caricaturistes morts aux palmes et aux paillettes de l'Etat serait un non-sens, une absurdité,  voir une souillure à son impertinent héritage.

Je vois les midinettes de l'info et les messies du tiers-monde auto-proclamés de mon fil d'actualité qui avaient suivis le mouvement, jouer du hashtag à tout crin, sans avoir jamais mis les mains sur un numéro de Charlie, ne comprenant visiblement pas ce qu'est la satire et n'ahanant pas un traître mot de français, regimber, leurs lisses âmes d'anglo-saxons asservis au politiquement correct, meurtries par la tardivement découverte insolence "d'un torchon français". Clamant "le respect de toutes les religions" et ne réalisant pas que cette phrase cache la verte trouille qu'ils ont de les critiquer. Ils sont passés à des os plus convenables à ronger ou ont repris la compilation de gif de chats.

Je veux rester optimiste. Et pour se faire la seule chose que j'ai trouvé pour l'instant c'est de me répéter comme une rengaine ces phrases du journaliste américain Walter Lippmann qui font écho au Henri IV de Shakespeare : "The quack, the charlatan, the jingo and the terrorist, can flourish only where the audience is deprived of independent access to information. (...) There can be no higher law in journalism than to tell the truth and shame the devil." [Le bonimenteur, le charlatan, le nationaliste et le terroriste ne s'épanouissent que lorsque le public est privé d'un libre accès à des sources d'informations autonomes. (...) Il ne peut exister de plus noble loi en journalisme que celle-ci : dites la vérité et vous ferez honte au diable.] Ne vous inquiétez pas, l'ironie de la référence judéo-chrétienne ne m'a pas échappé.

L'essentiel, c'est bien de continuer. Continuer à se battre contre l'indifférence, à dénoncer la stupidité, la couardise, les abus du pouvoir, à critiquer dans la plus pure tradition humaniste l'homme et toutes ses idées, toutes ses idéologies - la religion, ce régime de la "déraison" selon Rushdie, bien sûr incluse, de ne pas céder à la facilité, au cynisme, à la haine ni aux raccourcis, de ne pas capituler devant l'extrême absurdité et la cruelle marche du monde, de ne pas se laisser endormir par le défaitisme, de ne jamais mettre de clauses limitatives à nos libertés, de ne jamais accepter comme normal la liberté à géométrie variable, et surtout, surtout, continuer à vivre et à rire. Ne pas, en aucun cas, oublier les milliers et les milliers d'êtres humains de part le monde qui crèvent dans l'indifférence presque généralisée; leurs frêles esquives et leurs cadavres échoués sur les côtes italiennes, leurs maisons et le corps de leurs enfants criblés des balles de régimes meurtriers et totalitaires (à l'heure où toutes les caméras étaient braquées sur Paris, Boko Haram massacrait des milliers de villageois au Nigéria), leur seul tort ayant été celui d'essayer de vivre, de tenter de se frayer un chemin un tout petit peu plus clément en ce bas monde. Ces milliers d'être humains qui se retrouvent souvent dans les pages de Charlie et du Canard quand les grands quotidiens détournent le regard.

Le compte rendu de la conférence de rédaction de Charlie dans les locaux de Libération ce vendredi 9 janvier me réconforte, preuve que nous sommes une espèce résiliente : "Dans son coin, Patrick Pelloux se marre : "C'est donc une vraie conférence de rédaction, c'est le bordel, on est bien repartis !"

Pour s'abonner.
Pour faire un don.

samedi 3 janvier 2015

Churchill, les modeuses, quelques souvenirs d'enfance et une robe signée de Castelbajac...


Quand j'étais petite et qu'un bavard inopportun avait le malheur d'aérer ses platitudes à portée de nos oreilles, ma mère nous faisait remarquer que "ce sont les barils vides qui font le plus de bruit". Etant aussi friande des bons mots de Winston Churchill, il lui arrivait d'ajouter, "Si nous sommes maîtres des mots que nous n'avons pas prononcés, nous devenons les esclaves de ceux que nous avons laissé échapper." 

Etant d'un naturel taiseux, je m'étonne toujours de la capacité de ceux qui, ayant été encouragés toute une vie durant à verbaliser tout ce qui pouvait leur passer par la tête, et donc dépourvus de filtre, font l'étalage décomplexé, fier et braillard d'une crasse ignorance. Il suffit d'une déambulation des plus sommaire sur internet en général et sur des blogs de pôv modeuses décérébrées en particulier pour s'en rendre compte. Pour faire une entorse à la boutade de ce cher Pierre, les hémorragies cérébrales sont moins fréquentes chez les modeuses... les cerveaux aussi. 

Novembre dernier alors que sortait le Burda de fin d'année, je suis tombée en pâmoison devant le modèle couturier de Jean-Charles de Castelbajac - une mini robe d'une simplicité déconcertante avec son effet pull surdimensionné et ses poches en cache-cache. En attendant que le numéro arrive chez ma mercière (dans l'Ouest canadien, comptez un minimum de 2 semaines de décalage après la date de parution des magazines... et plusieurs décennies au niveau du progrès social... mais ça c'est un autre chapitre !) j'ai fait l'erreur d'aller flâner sur la toile...

{photo: https://www.facebook.com/burdastyle.fr}

Je n'ai pas été déçue du voyage. Entre autres logorrhées idiotes, cette perle américaine qui déplorait le fait que tous les couturiers dénichés par Burda lui "sont inconnus". L'auteure aurait pu s'arrêter là, on lui aurait pardonné tout en l'enjoignant d'aller s'instruire à l'aide de cette chose merveilleuse que l'on appelle encore le livre. Mais la bêtise est faite pour être creusée. Notre scholiaste se fend donc de cette note explicative : "Je ne sais pas qui c'est que ce Castelbajac. J'imagine que ça doit être un grand nom dans son Allemagne natal. Et puis de toute façon, ces poches sont trop grandes pour le commun des mortels". Que dire ? A part répéter quelques répliques d'Audiard.

Jean-Charles de Castelbajac c'est bien sûr le créateur français à l'activité foisonnante qui oeuvre dans le monde de la mode et de la création depuis plus de quarante ans et qui a habillé bien des personnalités médiatiques (Lady Gaga, Mick Jagger et Elton John entre autres) pour ne rien dire de ses innombrables collaborations avec d'autres artistes dans les domaines du design, de l'habillement, du mobilier et de la musique (Grace Jones, The Sex Pistols). Il expose à l'échelle mondiale, au Palais Galliera, au V&A, au FIT, au MAK et enseignera à la prestigieuse Central Saint Martins School of Design à Londres et à l'Académie des arts appliqués de Vienne. Il sera toujours pour moi lié à l'esthétique de Courrèges chez qui il travaille brièvement de par les formes qu'il préconise qui traduit un sens de l'humour pétillant et sa palette de couleurs fétiches - le blanc, les unis de couleur vive. Je vous encourage à aller faire un tour sur le site du créateur tout en graphisme pop.

La robe "maxi poches" issue de la pré-collection automne/hiver 2014/15 en drap de laine et cachemire bleu foncé est celle qui figure au numéro de Décembre 2014 du Burda Tendances Mode. Cette collection dit s'inspirer du garde-robe des années cinquante du créateur alors qu'il n'était qu'un enfant. Ce clin d’œil nostalgique et régressif est évident dans la forme ample et courte de cette robe au col roulé tel l'éternel pull vert de Gaston Lagaffe.


{photos : http://jc-de-castelbajac.com/}

D'une apparente simplicité, la robe cache d'astucieuses techniques de montage, notamment au niveau des manches raglan et des poches surdimensionnées. Le col, doublé de bourre et quilté, est un joyau tactile et imite intelligemment les côtes d'un pull tricoté.

J'estime que la mode, que le vêtement peut, et doit exister comme témoin et comme objet qui relie et retrace nos expériences collectives en tant qu'êtres humains. Le vêtement ne doit pas continuer à être l'apanage de bougres écervelés et de bougresses gominées qui nous causent tendances jusqu'à l'indigestion, trahissant là leurs propres phobies et complexes et entretenant une relation impersonnelle avec le vêtement, ses procédés de production et niant l'infini gamme de significations qui l'accompagne. Le vêtement est l'un de nos plus anciens actes créatifs. Que l'on crée ou que l'on se contente de le porter, le vêtement fait la chronique de nos engagements à la fois très personnels et plus universels dans des domaines aussi divers que la mémoire, l'imaginaire, l'espace, le temps et l'émotion.

J'ai fait une toile dès que j'ai eu le patron en main. Evidemment ! La version finale ne sera pas bleue mais sera faite en drap de laine rouge. Cette couleur par excellence, "océan", originaire, de la rage, de la guerre, du feu et du sang (écouter l'entretien de Michel Pastoureau à ce sujet sur France Culture) et de l'enfance aussi, du petit chaperon rouge, de la fête, du goût tant attendu des cerises l'été, des framboises mûres qui éclatent par terre dans le jardin de ses parents et des fraises des bois trouvées au hasard des promenades et jalousement gobées avant que son petit frère ne puisse les trouver...